
EPORTAGE. C'est un véritable parcours de libération intellectuelle que
l'École doctorale des Ateliers
de la pensée a initié à Dakar
du 21 au 25 janvier 2019. De quoi donner aux Africains les moyens de
penser leur propre histoire.
« Nous
avons réuni des jeunes chercheurs ou artistes du continent et de sa
diaspora, avons travaillé à la production de nouveaux savoirs en
examinant leurs propositions théoriques, en les critiquant et en les
enrichissant dans un objectif de transmission », résume en une phrase
Felwine Sarr, l'un des initiateurs de l'École doctorale des Ateliers de
la pensée, alors que s'achève sa première édition. Cet universitaire et
écrivain sénégalais qui a récemment rendu le rapport « Restituer le
patrimoine africain », rédigé avec Béatrice Savoy et remis au président
français Emmanuel Macron qui l'avait commandé, veut redonner à l'Afrique
son identité propre, en « décolonisant les savoirs sur ce continent ».
Avec Achille Mbembé avec qui il a l'habitude
de travailler, il a fondé cette école sous la forme d'une formation
intensive d'une semaine pour 26 chercheurs et artistes de l'Afrique
francophone et de sa diaspora. Venus d'une dizaine de pays différents,
du Maroc à la République démocratique du Congo en passant par le Brésil,
ils ont été triés sur le volet parmi plus de 150 candidats en vue
d'échanger sur une thématique prédéfinie, en l'occurrence « Nouveaux
savoirs et enjeux planétaires : épistémologie, pédagogie et méthode ».
Décoloniser les savoirs sur l'Afrique
L'énoncé peut paraître obscur, mais
l'objectif est clair. Il s'agit de réfléchir à des concepts et à des
outils de pensée adaptés au sujet qu'est l'Afrique. « La réalité
africaine, si complexe et si dense, est constamment tronquée, simplifiée
à souhait, par un ensemble de paradigmes qui construit le continent
comme un vide, comme un manque, qu'il faudrait combler », constate
amèrement Achille Mbembé, enseignant à l'université de Witwatersrand de
Johannesburg (Afrique du Sud). Et c'est bien cela qui coince,
« l'Afrique est systématiquement considérée comme un problème ».
Il faut dès lors repenser l'Afrique en la
débarrassant de concepts importés pour lui donner une existence propre.
« Depuis longtemps, l'Afrique a perdu le pouvoir de se décrire
elle-même, de se nommer elle-même, de s'interpréter elle-même. Ce
pouvoir a été exercé par d'autres, explique l'historien. Cette perte est
un obstacle fondamental à l'émergence du continent, car on ne peut pas
émerger au monde si on n'est pas capable de se mettre soi-même en
scène », insiste l'historien.
L'enjeu – permettre l'émergence du continent
– relève donc de l'urgence. « Il nous faut récupérer ce pouvoir et
décoloniser les savoirs sur l'Afrique par le biais de la pensée, donc
par la formation d'une nouvelle génération d'Africains basés en Afrique
et dans ses diasporas », d'où la création de cette École doctorale.
Réformer la pédagogie
Universités bondées, bibliothèques aux
ouvrages poussiéreux et dépassés, l'espace universitaire africain est en
crise. Comme ses collègues, Abdourahmane Seck, enseignant-chercheur à
l'université Gaston-Berger de Saint-Louis, prône une université
« décoloniale », avec sa pédagogie, ses paradigmes, jusqu'à sa forme
même, alternative à l'institution importée d'Europe, décrite comme
« coûteuse, inefficace et bureaucratique ». « On voit bien qu'elle ne
fonctionne pas ici ! », assène-t-il.
La forme proposée est donc tout autre :
intensive, sur une semaine ; relativement flexible, une semaine par an ;
et ciblée, en « faisant surgir une problématique précise et adaptée »
pour ceux qui n'en sont qu'à l'énoncé d'une intuition, ou en « poussant
à exercer un esprit critique sur ce que les plus avancés mobilisent
comme concepts », détaille la philosophe Jamila Mascat, maître de
conférences à l'université d'Utrecht (Pays-Bas).
Retour au réel et transdisciplinarité
Pour reprendre en charge de manière
complètement différente les questionnements philosophique,
anthropologique et sociologique, les encadrants s'accordent sur un point
essentiel : le retour au terrain. Pour décoloniser les savoirs, il
faudrait avant tout réapprendre à décrire le réel, de manière très
minutieuse et rigoureuse. Un passage nécessaire pour ne pas plaquer à
tout prix des concepts inadaptés sur les réalités africaines.
Autre exigence fondamentale : la
transdisciplinarité. « C'est devenu une nécessité de croiser les savoirs
et les perspectives disciplinaires, explique Felwine Sarr, car les
objets sociaux ont une épaisseur. L'une des erreurs a été de découper le
réel en petites portions et de l'examiner ainsi. C'est difficile de le
recoudre et de l'analyser dans son entièreté. »
Une transdisciplinarité décisive pour des
sujets très en vogue comme les mutations des villes africaines.
« Comment comprendre la ville et ses transformations en faisant
seulement appel à des urbanistes ? questionne Françoise Vergès, assurée
de la réponse : il faut travailler main dans la main avec les
spécialistes du commerce, des femmes, de la police, etc. »
Les doctorants ravis
Enthousiaste, le visage éclairé et épanoui,
Imane Nya s'enthousiasme sur l'avancée de son travail. En deuxième année
de doctorat au Maroc, elle se sentait bloquée dans son sujet. « Je
l'avais analysé de manière beaucoup trop superficielle, avoue-t-elle.
J'ai découvert qu'il cachait beaucoup plus de profondeur et que je
passais même à côté de l'essentiel. » Pour elle, pas de doute, « c'est
un gain de temps et de valeur considérable ».
À 28 ans, Salifou Naam a déjà écumé
plusieurs formations sur le continent. Doctorant en sociologie à
l'université de Yaoundé depuis quatre ans, son sujet était déjà bien
avancé, mais il a apprécié les échanges critiques avec les encadrants et
les autres doctorants, parfois « jusqu'à tard dans la nuit,
glisse-t-il, un sourire en coin. C'est ce qui est le plus intéressant.
D'une façon ou d'une autre, chacun connaît le sujet des autres avec son
propre prisme. C'est très riche. »
Pour ne pas tourner définitivement les
talons et se retrouver seuls face à leurs travaux, les étudiants
promettent de construire un réseau des participants des écoles
doctorales des Ateliers de la pensée. En plus de « donner un peu de
matière à cette utopie de la pédagogie émancipée », selon les mots de
Nadia Yala Kisikudi, maître de conférences en philosophie à l'université
Paris-8 Vincennes-Saint-Denis, c'est cela aussi, le but de cette
école : construire un réseau de chercheurs africains pour redonner à
l'Afrique sa souveraineté intellectuelle. De quoi reprendre son souffle
pour aborder le prochain rendez-vous de cette École doctorale des
Ateliers de la pensée : en 2020.
Source: afrique.lepoint.fr

